Texte par Andrea Franulic et Jessica Gamboa. Traduction par Ju
Avant propos du texte: nous voulons bien souligner la pertinence de ce texte concernant la rumeur, c’est-à-dire des mensonges véhiculés à propos d’une femme ou d’une situation. A ne pas confondre avec le fait de parler des faits (qui sont donc vrais), notamment de violence et de misogynie. La confusion (parfois volontaire) entre les deux est l’objet de nombreuses dynamiques de pouvoir et de misogynie qui ne sont pas abordées dans ce texte.
« je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillé de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire ,
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.
(Charlotte Delbo, 1970)
Nous voulions écrire sur la rumeur. Bien sûr, nous ne sommes pas les premières à le faire. Les disciplines patriarcales ont théorisé sur le sujet (psychologie expérimentale, psychologie sociale, psychanalyse, théorie de la communication, et sociologie). Nous ne nous appuierons pas sur elles. Notre intérêt se porte sur les textes que nous avons pu trouver dans la théorie féministe, car les femmes sont et ont été l’objet principal de la rumeur dans le contexte d’une culture misogyne. Cela expliquerait que, même dans les espaces féministes, la rumeur apparaisse comme une pratique récurrente pour discréditer les femmes qui se distinguent par leur travail conséquent.
Dans la théorie féministe, nous trouvons les écrits d’Audre Lorde (2003) sur la tergiversation, qui, de notre point de vue, se réfère à la version tordue et biaisée que le patriarcat fait circuler sur la vie des femmes, et qu’est-ce qu’une rumeur si ce n’est une version tordue d’une certaine réalité ? Margarita Pisano écrit également sur les « Secrets, chantages et rumeurs… préjugés » (2004). Elle fait également allusion à ce concept dans son livre Julia, quiero que seas feliz (2012) et dans sa Biografía política (2009) qu’elle écrit avec Andrea Franulic, où elle décrit sa propre expérience en tant qu’objet de rumeur dans le processus de démantèlement du projet de la Casa de la Mujer La Morada. Très récemment, nous avons eu la chance d’avoir accès à un fanzine de quelques femmes anarcho-féministes, intitulé Coletânea sobre sororidade autocríticae ou sobre violência entre feministas (sur la sororité autocritique ou sur la violence entre les féminsites) (2013) qui s’ouvre sur une épigraphe très inspirante de la féministe radicale Phyllis Chesler et que nous partageons ci-dessous :
« Ne lancez pas de rumeurs sur une autre femme. Si vous entendez une rumeur, ne la faites pas circuler. Laissez-la en suspens. Il est contraire à l’éthique de punir et de saboter une autre femme que vous enviez ou craignez en la calomniant ou en montant d’autres femmes contre elle. »
Le fanzine contient des articles de différentes féministes. En le lisant, nous avons trouvé des « commentaires d’amis » sur le texte « Secrets, chantage et rumeurs… préjugés » de Margarita Pisano, qui est également publié dans le fanzine. De ces commentaires, nous déduisons qu’une des caractéristiques de la rumeur, ou plutôt de ceux qui l’exercent, est l’absence, le vide ou le manque d’une identité propre. Nous préférons laisser de côté le concept d’identité (car nous ne sommes pas d’accord avec lui) et nous parlerons d’absence de projet de vie propre ou de manque de contenu dans sa propre existence et, par conséquent, de la nécessité de combler ce vide en prenant la vie d’un autre. À partir de ce manque et par le biais de la rumeur, des alliances s’établissent dans l’ombre avec ceux ou celles qui gravitent également dans le vide du sens de la vie et convergent dans le désir d’accéder à une situation de privilège et de pouvoir, en évinçant ceux qui font obstacle à cette fin, généralement des personnes qui contribuent par un travail concret et de qualité.
La rumeur a été une pratique patriarcale systématique en tant que tactique de guerre pour coloniser des territoires, gagner du pouvoir, remporter des élections, faire des profits en bourse, hériter de biens, détruire des dirigeants, négocier des traités, avoir accès à des informations privilégiées, échanger des femmes, faire du trafic d’armes, etc. Elle est et a été utilisée de la droite la plus fasciste à la gauche la plus révolutionnaire. Les tactiques de guerre sont héritées, apprises, sophistiquées et naturalisées. Le féminisme n’y a pas échappé, il a surtout subi l’intervention du patriarcat de gauche. Il est pathétique – en raison de notre manque d’histoire et de généalogie, du coût de l’articulation d’un travail autonome et de la tâche ardue de nous légitimer parmi les femmes – que la rumeur perpétue la misogynie et désarme la production des femmes. Ce coût pour nous est profond, il nous laisse errer dans le néant.
Celia Amorós (1987), bien que féministe égalitariste, développe à juste titre le concept d’identités pour se référer à la relation entre les femmes dans la culture patriarcale. Elle affirme que toutes les femmes remplissent la même fonction sociale dans le patriarcat, c’est-à-dire les fonctions de la féminité et, en ce sens, les femmes sont remplaçables les unes par les autres et, pire encore, jetables. Lorsqu’une femme sort du rôle d’être identique et rompt avec les modèles de féminité, en se démarquant, elle suscite la misogynie, l’envie et la peur chez les autres ; elle devient une menace pour le groupe. On ne pardonne pas si facilement aux femmes d’exercer leur capacité de réflexion, ni de parler et d’écrire intelligemment. Il est davantage accepté et applaudi qu’elles excellent dans les tâches ménagères ou dans les pratiques d’exécution, où elles répètent silencieusement, encore et encore, un destin non créatif.
La rumeur a toujours envahi la vie des femmes. Nous avons des exemples de persécutions semées par la rumeur. Pour ne citer qu’un événement très emblématique, rappelons le massacre des soi-disant sorcières, perpétré entre le 14e et le 17e siècle en Europe occidentale et centrale. Il suffisait de répandre la rumeur selon laquelle telle ou telle sorcière avait conclu un pacte avec le diable pour qu’elles soient accusées de sorcellerie, torturées, pendues ou brûlées vives sur la place publique. Les sorcières sont utilisées comme boucs émissaires par les hommes.
Par analogie, on peut dire que la victime de la rumeur fonctionne comme un bouc émissaire, au sens littéral et métaphorique. La situation de faiblesse, de vulnérabilité et de surexposition qui affecte la victime est utilisée dans le but d’expier ses propres misères non acceptées, de manière cathartique. Elle est également utilisée pour justifier l’absence d’autocritique, ses propres erreurs, ses défauts et ses insécurités de toutes sortes. Ceci est lié à ce qui a été dit dans les paragraphes précédents : la rumeur sert de véhicule pour couvrir ses propres vides. Les femmes, endoctrinées par la morale et les bonnes manières, punissent le bouc émissaire afin de projeter sur lui leurs propres dépendances : à l’amour, à l’alcool, à la drogue, aux hommes ou à leurs institutions. Ainsi, elles se sentent pures et sages.
Nous identifions deux rôles dans la pratique de la circulation des rumeurs. Le premier est basé et opère à partir du lieu de pouvoir. Dans ce cas, la personne possède une insécurité cachée qui la perturbe et sa motivation est de se défendre contre la peur générée par la perte de ce pouvoir, de ce prestige et de ces privilèges. Le second, le plus décrit jusqu’à présent, est celui qui fonctionne à partir de la médiocrité. Ce rôle peut être plus dangereux, car ici « la fin justifie les moyens » avec le désir de réaliser des intérêts aspirationnels qui peuvent être de différentes natures : des intérêts économiques aux intérêts psychologiques tels que le désir d’« être quelqu’un ». Ce rôle nous rappelle ce que la philosophe Hannah Arendt (2003) appelle la banalité du mal. Car, selon elle, les crimes commis contre l’humanité, les tortures et les génocides, sont exécutés par des êtres médiocres, non pensants, qui ne font que suivre mécaniquement les ordres et les règles, obéissant… à des miliciens de droite et de gauche.
Dans son livre L’Homme révolté (2005), Albert Camus établit la différence entre le rancunier et le révolté. Le premier a un besoin vorace d’« appartenir » et d’« être » ce qu’il critique. Le révolté, quant à lui, prend le risque de la solitude. Le colporteur de rumeurs, surtout dans le rôle de la médiocrité, a un désir compulsif d’appartenance et recherche les complicités nécessaires pour y parvenir. En d’autres termes, la rumeur est une pratique carriériste. Elle agit donc par ressentiment, par condescendance, par flatterie… jamais par révolte. En contrepoint, ceux qui sont victimes de la rumeur sont laissés dans le vide, empêchés de parler, enfermés dans un brouillard épais, entourés d’un halo invisible de méfiance, marqués par la stigmatisation qui les enferme, absorbant leurs forces de réflexion et de création, comme si celles-ci étaient superflues dans ce monde déshumanisé. Pendant ce temps, les autres concluent un pacte sectaire de silence.
Les personnes qui souffrent de rumeurs subissent un type spécifique de maltraitance : l’isolement, le sentiment de culpabilité, la menace de chantage et l’expérience paranoïaque et confuse de ne pas savoir comment, quand, pourquoi, qui et quoi. Elle souffre d’un trouble du langage, car elle craint d’utiliser les mots, qui sont le principal moyen de communication entre les personnes. Comme nous l’avons écrit : « Le mot « rumeur » vient de « bruit » qui, à son tour, vient du latin « rugitus » (rugissement). » C’est ce qu’indique le dictionnaire étymologique de Corominas (2000). Si nous interprétons un peu et sans complexe avec l’évidence, nous dirons que « faire du bruit » ou « rugir » sont contraires au fait de parler, d’utiliser des mots. Si nous interprétons un peu plus, le fait d’utiliser des mots pour se comprendre les uns les autres nous rend humains, nous nous sentons bien lorsque nous trouvons des ponts de connexion profonde. La rumeur déshumanise.
Cependant, lorsqu’une rumeur est reçue, des choix s’offrent à nous : soit nous devenons complices de la circulation de la rumeur et collaborons à laisser la personne en question dans le vide, soit nous fixons les limites de la version. Recevoir une rumeur n’est donc pas un acte passif. Celui qui choisit de ne pas s’engager dans la rumeur ou de ne pas l’écouter l’arrête et peut intelligemment poser des questions sur les autres versions de la même réalité qui est remise en question. Car la neutralité du langage n’existe pas. C’est pourquoi la possibilité de questionner les versions et les sources est juste : un exercice minimal qui est effectué avec la presse hégémonique, par exemple. Si cette version émane d’un détenteur de pouvoir ou d’une personne considérée comme légitime, il est plus difficile de la réfuter. Et dans ce cas, la version de la rumeur prend les caractéristiques d’une histoire officielle. Il convient de rappeler que, sous le patriarcat, l’historiographie a élaboré une version officielle du monde avec tous ses biais et invisibilisations, de sorte que nous, les femmes, avons perdu notre histoire.
Nous pouvons identifier certains clichés de la rumeur qui sont cohérents avec les clichés de l’histoire officielle. Tout d’abord, l’atténuation et l’exagération. L’atténuation consiste à dissimuler, diminuer, adoucir ou abaisser le profil, voire à plaisanter sur ses propres méfaits ; elle peut s’accompagner d’un certain apitoiement. L’exagération, en revanche, est utilisée contre l’autre personne ; les erreurs de l’autre personne sont exagérées. L’exagération s’accompagne parfois de mythomanie et de mégalomanie. L’exagération est une ressource de la rumeur.
Un deuxième sujet fondamental est la décontextualisation, où l’information qui circule est une information austère, c’est-à-dire coupée de son contexte original et vital, contenant des personnes avec des corps et des regards, entre lesquelles il y a de l’intimité et de la confiance et un parcours particulier et authentique de la relation en question. Tout comme il existe des moments, des lieux et des circonstances spécifiques, des significations et des objectifs, des angoisses et des joies. L’information est tirée du contexte et de l’expérience qui lui ont donné vie et est utilisée à des fins utilitaires. Mais il n’y a pas d’information en l’air, les messages changent radicalement de sens et de destination en fonction du contexte dans lequel ils sont utilisés, ils ne deviennent jamais le même message et n’ont jamais la même signification. La décontextualisation, en tant que ressource ou sujet de rumeur, repose sur le chantage et utilise de faux témoins, c’est-à-dire des personnages qui, avec un pouvoir emprunté, s’octroient la bénédiction du jugement sanctionnateur sur la base de l’ignorance la plus profonde de l’histoire mise en cause. Cette action se répète dans la triste histoire de la trahison entre femmes.
Comme dans toute histoire officielle, le manque d’honnêteté à partir duquel la version circule, la tergi-version de la réalité, est déguisée en discours de salut, bon et messianique, voire basé sur l’amour. En réalité, ils cachent les insécurités les plus sombres, la rancune, les positionnements et les accommodements. Cette tactique perturbe et confond les sources réelles et véritables de la domination (Denise Thompson, 2003).
D’autres thèmes reconnaissables sont les phrases factuelles qui servent à conclure l’histoire de la rumeur, peut-être en tant que partie de la structure de la rumeur si nous l’identifions comme un genre discursif en soi. Ces phrases sont : « n’en parlez pas autour de vous », « ça ne sortira pas d’ici », « je vous demande de faire attention », « je vous le dis parce que je l’ai vécu », « je vous le dis parce que je vous fais confiance », etc. Dans le même ordre d’idée, nous avons des proverbes ou dictons populaires, toujours imprégnés de l’imaginaire patriarcal, saupoudrés de lieux communs (préjugés), qui sont utilisés pour semer la peur. Pour notre thème spécifique de la rumeur, les phrases inquisitrices et compatissantes qui nous viennent à l’esprit sont « il n’y a pas de fumée sans feu », « il lui est arrivé quelque chose », « ne fais pas ce que tu ne veux pas qu’on te fasse », « tout se paie dans cette vie », « on récolte ce que l’on sème ».
Il va sans dire que les fameux « réseaux sociaux » néolibéraux sont un terrain fertile pour la propagation des rumeurs : le vitriol et l’immédiateté de Facebook, du chat, des e-mails, etc. Ces systèmes sont des facilitateurs pour la circulation vertigineuse des rumeurs et pour le chantage à la menace, car ils servent généralement des personnes qui, désincorporées, se cachent et se protègent derrière le support technologique, parfois derrière son usage anonyme et impersonnel.
La misogynie est une réalité pesante pour nous tous. La réflexion sur le manque de solidarité ou le manque de confiance doit être plus profonde et plus engagée. Il est essentiel que l’image du miroir que l’autre, notre égal, nous renvoie ne soit pas utilisée comme le fait la marâtre de Blanche-Neige, mais comme une porte d’entrée vers les ponts solides faits de mots, ceux qui laissent place à la confiance et à la compréhension, mais seulement lorsqu’il existe réellement et véritablement une horizontalité.
2014.
*Ce texte est né de ma rupture avec Margarita Pisano et les femmes de l’Afuera. Je reconnais mes erreurs et j’assume ma part de responsabilité dans les raisons de la rupture. Mais je veux écrire cette histoire, qui comprend ma crise personnelle, ma séparation affective et politique avec Margarita Pisano et mon départ de l’espace d’action, lorsque je réconcilie – en moi-même – ce que j’ai vécu : je la comprends et je me comprends (la compréhension n’a rien à voir avec le pardon chrétien, dit Hannah Arendt). Je voudrais que ce soit un récit à la première personne où mon témoignage se conjugue avec la théorie féministe des relations entre les femmes. Je ne veux pas l’écrire à partir du « cri » ; pour cela, nous avons fait celui-ci, la Rumeur. »
Un avis sur « « Pas d’issue : réflexions sur la rumeur » »